L’immobilier solidaire, un truc de bobo ?
Notre foncière Bellevilles serait-elle peuplée d’affreux “bobo” hors sol ? Et si l’immobilier solidaire vous intéresse et que vous lisez cet article, peut-on aussi vous qualifier de “bobo” ? Qui sont les “bobos” ? Existent-ils vraiment ? Pour répondre à ces épineuses questions, on convoque la sociologie, qui vient comme souvent déconstruire ce terme, pourtant très utilisé dans les conversations de tous les jours.
Une définition scientifique des bobos ?
Essayez pendant un instant de trouver une définition de bobo qui vous convienne. Pas si simple, non ? Les sociologues doivent bien avoir une définition sérieuse de « bobos ». Pourtant, mauvaise pioche, pour les sociologues « les bobos » n’existent pas [1] !
Plus précisément, les chercheur·euses en sciences sociales ne repèrent pas un groupe social avec un minimum de cohérence interne qui correspondrait aux représentations des « bobos ». Les usages vagues de « bobos » renvoient à des fractions de classes trop hétérogènes. Comme le dit très justement le géographe Jean Rivière, auteur de l’Illusion du vote bobo :
« Mais dès qu’on essaye de comprendre concrètement de qui on parle, à l’aune de statistiques et de recherches scientifiques, on constate bien vite que c’est une caricature. Vous ne pouvez pas mettre sur le même plan un architecte vedette, propriétaire à Paris et gagnant 10 000 euros par mois ou plus, et un jeune graphiste indépendant installé dans un studio à Lille, qui peinerait à joindre les deux bouts. Ils n’ont pas forcément les mêmes préoccupations, goûts ou idées… Et souvent ils ne votent pas de la même façon. C’est pourtant ce qu’on fait croire en les associant à un même “vote bobo” »[2]
Par ailleurs, ce constat ne concerne pas seulement le vote, les différences sociales sont très nombreuses : des statuts d’emploi différents (free-lance versus CDI), de forts écarts de revenus et de patrimoine, des types et des niveaux d’études très hétérogènes (un ingénieur versus un intermittent du spectacle).
Ainsi, les bobos regroupent des individus qui n’ont statistiquement ni propriétés sociales, ni pratiques culturelles et politiques en commun. C’est pour ces raisons qu’aucun sociologue sérieux n’utilise la catégorie « bobo » pour analyser un phénomène social.
Les bobos, ça existent uniquement dans nos cerveaux
Pour les sciences sociales le phénomène « bobo » existe seulement comme une (mauvaise) catégorie de perception du monde social. Dit plus simplement, le phénomène bobo est comparable à une paire de lunettes, qui, au lieu de nous donner à voir avec netteté le monde social, le brouille et le déforme. En permanence, on perçoit, on pense et on agit à partir de lunettes sans qu’on en soit forcément conscient. Ces lunettes sont le produit du monde social et elles rendent possibles la vie en société.
Prenons un exemple évident, je n’interagis pas de la même manière, si je classe un individu comme un enfant ou un adulte parce que j’ai appris la différence. Imaginons maintenant que pour une raison absurde, j’ai appris à classer tous les individus de moins de 1m70 comme des enfants : j’aurais des comportements et des opinions en décalage avec la réalité sociale. De la même manière, l’usage routinier et non réfléchi des lunettes bobos nous aveugle sur la réalité sociale.
Généalogie de la catégorie « bobo »
Les lunettes bobo ne font qu’offrir une vision faussée des classes sociales et elles portent implicitement une vision morale sur les mouvements progressistes. Les chercheur·euses en sciences sociales ont retracé l’histoire de cette paire de lunettes. La généalogie de la catégorie « bobos » est déroutante. Bourgeois-bohème, rien de plus français me direz-vous ? En fait, bobo, comme son avatar “woke”, prend son sens contemporain aux Etats-Unis.
C’est avec Bobos in Paradise, publié en 2000 par le journaliste néoconservateur David Brooks et rapidement traduit en français, que bobo prend son sens commun. La sociologue Sylvie Tissot, qui a retracé cette histoire, résume ainsi le « message » du livre :
« À travers la figure du bobo, la critique de l’hypocrisie des liberals se déploie en effet avec humour. L’auteur multiplie les jeux de mots, les parallèles inattendus, les rapprochements ridicules. Le terme a pour vertu de concentrer en quatre lettres valeurs et intérêts, montrant l’inanité des premières au regard des seconds. L’idée est simple : les bobos sont antiestablishment, mais forment un nouvel establishment. (…) Le goût pour la révolte et la propension à la contestation des anciens rebelles n’existent plus, nous dit-il, qu’à travers des signes extérieurs dont l’auteur se plaît à montrer la trivialité. Faire un voyage éco-aventure ou manger bio : autant de manières de se distinguer, à peu de frais, du camp adverse. Si la critique de la fausse bonne conscience des privilégiés n’est pas conservatrice en soi, la vision de Brooks l’est dans le sens où il pose la vanité de toute posture altruiste et l’inéluctabilité des renoncements. » [3]
Alors qu’aux États-Unis, bobo n’a jamais pris, la réception va être très forte en France. « Bobo » s’implante en France d’abord pour caractériser de nouvelles tendances en termes de consommation et de pratiques culturelles. A ce moment-là « bobos » n’a pas de sens politique marqué. C’est la journaliste Annick Rivoire qui est la première à mentionner « bobos » dans un article de Libération de 2 000 :
« Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chics veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. » [4]
Le succès va être foudroyant : « bobos » est repris par de nombreux journaux. Bobo devient un phénomène médiatique. Puis, à partir de l’élection présidentielle de 2007, investi par les politiques, surtout à droite du spectre politique, le terme bobo va se charger d’une signification politique et morale. Comme le résument très bien Anaïs Collet et Jean Rivière :
« À l’image de la rhétorique de dénonciation de la « gauche caviar » dans les années 1980, les usages contemporains de la catégorie des « bobos » servent donc de plus en plus à offrir un supposé ancrage populaire à ceux qui en usent. »[5]
Mort aux lunettes « bobos », vive les sciences sociales !
Derrière son côté léger et humoristique, « bobo » est une catégorie fourre-tout : chaque membre des classes moyennes et supérieures est un bobo en puissance. Et surtout, « bobo » fonctionne comme un repoussoir : personne ne veut en être. On l’aura compris, utiliser la grille « bobo » pour penser la société française est une aberration scientifique. « Bobo » est une idée reçue, un cliché qui nous aveugle sur la structuration sociale de la société. Il n’y a pas, d’un côté, la France des « bobos » et, de l’autre, « la France des vrais gens ».
De plus, les lunettes « bobos », par le regard ironique qu’elles portent sur la réalité, ont tendance à disqualifier les activistes et les militant·es. Derrière cette façade ironique se cache une lecture pessimiste et fataliste du monde social : tout mouvement social (féministe, antiraciste, écologique) pour le progrès serait, par nature, hypocrite.
Il ne revient pas aux sciences sociales de dire aux individus quelle morale ou quelle idéologie politique ils et elles doivent suivre, mais de dévoiler les faux-semblants du sens commun, quitte à froisser la morale et les opinions des uns et des autres. Pour paraphraser le sociologue Bernard Lahire, pour avoir une chance d’agir positivement sur le monde social, il faut connaître les lois qui le régissent : on n’imagine pas construire un avion sans connaître la loi de la gravité. Alors, par quoi remplacer les lunettes « bobos » ?
Il faut repartir des rapports sociaux — classe, genre, âge, sexualité, race, etc. — qui structurent autant la société dans son ensemble que l’expérience intime que les individus en ont. Et il faut penser l’imbrication de ces rapports sociaux — ce qu’on appelle l’intersectionnalité — pour donner une image fidèle des forces sociales qui déterminent la réalité.
Plus finement, pour saisir une partie des phénomènes sociaux naïvement appréhendés avec les lunettes « bobos », il faut utiliser des notions rigoureuses, comme celle de gentrification et revenir sur la controverse scientifique de l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, qui date de la fin des années 70 ! Mais cela fera l’objet d’un prochain épisode.
Pour aller plus loin :
Podcast :
– #18 NON, les véganes ne sont PAS des « bobos » ! – Sylvie Tissot
Interview :
Référence académique :
– Authier, Jean-Yves, et al., éditeurs. Les bobos n’existent pas. Presses universitaires de Lyon, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pul.21454.
– Jean Rivière, L’illusion du vote bobo. Configurations électorales et structures sociales dans les grandes villes françaises
– Étienne Penissat, Classe, Paris, Anamosa, coll. « Le mot est faible », 2023, 96 p., ISBN : 978-2-38191-063-5.
– Marie Chabrol, Anaïs Collet, Matthieu Giroud, Lydie Launay, Max Rousseau, Hovig Ter Minassian, Gentrifications, Paris, Amsterdam éditions, 2016, 357 p., ISBN : 978-2-35480-145-8.
[1] Jean-Yves Authier, Anaïs Collet, Colin Giraud, Jean Rivière, Sylvie Tissot (dir.), Les bobos n’existent pas, Lyon, Presses universitaires de Lyon, series: « Sociologie urbaine », 2018, 208 p.
[2] https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-vote-bobo-nexiste-pas
[3] Tissot, Sylvie. « L’ancêtre américain des bobos : enquête sur le livre Bobos in Paradise de David Brooks ». Les bobos n’existent pas, édité par Jean-Yves Authier et al., Presses universitaires de Lyon, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pul.21502.
[4] https://www.liberation.fr/guide/2000/07/15/l-ete-de-tous-les-bobos_330192/
[5] Collet, Anaïs, et Jean Rivière. « Les bobos dans la presse française : retour sur la politisation d’une catégorie ». Les bobos n’existent pas, édité par Jean-Yves Authier et al., Presses universitaires de Lyon, 2018,